Le samedi 7 mars 1992, une brume glaciale et humide enveloppe la ville de Laval, cette banlieue de Montréal qui, à l’époque, se transforme rapidement. Dans les quartiers résidentiels, la routine du week-end suit son cours, bercée par le calme apparent des rues bordées de bungalows. Marie-Ève Larivière, une fillette de 11 ans (certaines sources mentionnent 12 ou 13 ans selon les rapports initiaux de disparition), quitte le domicile d’un membre de sa famille en fin de journée. Sa mission est simple, presque anodine : acheter du pain au dépanneur du quartier. Elle ne reviendra jamais. Cet acte d’autonomie enfantine, ce trajet de quelques centaines de mètres, s’est transformé en l’un des chapitres les plus sombres et les plus complexes de l’histoire judiciaire québécoise. Le meurtre de Marie-Ève Larivière n’est pas seulement un fait divers tragique ; c’est le point culminant d’une décennie de terreur qui a redéfini la sécurité publique et la protection de l’enfance dans la province.

L’onde de choc provoquée par la découverte de son corps, abandonné le long d’une voie ferrée dans la zone industrielle de Chomedey, résonne encore avec une force herculéenne aujourd’hui. Dans les années 90, l’absence de protocoles d’alerte rapide, la fragmentation des services de police et les limites embryonnaires des sciences forensiques ont laissé un prédateur s’évanouir dans la nature, profitant des failles d’un système encore analogique. Pourtant, en 2026, l’enquête sur le meurtre de Marie-Ève Larivière demeure une priorité absolue pour l’unité des crimes non résolus de la Sûreté du Québec. Portée par les avancées fulgurantes de la généalogie génétique et une soif de justice citoyenne qui refuse de s’éteindre, cette affaire entre dans une phase de résolution technologique sans précédent.
Un crépuscule fatal à Laval : La reconstruction minutieuse des faits
Pour comprendre l’ampleur du drame, il faut se replonger dans l’atmosphère de Laval au début des années 90. La ville est en pleine expansion, un hybride entre urbanité naissante et zones industrielles désertes la nuit. Le 7 mars 1992, le temps semble s’être arrêté pour la famille. Lorsque la jeune Marie-Ève Larivière franchit le seuil de la porte, personne ne peut imaginer que l’ombre d’un prédateur chevronné plane sur les rues tranquilles. Élève scolarisée et décrite par ses proches comme une enfant prudente, la petite Marie-Ève Larivière était une cible vulnérable par sa simple innocence face à une violence qu’elle ne pouvait concevoir.
La rapidité de l’enlèvement est l’un des éléments les plus troublants du dossier. Entre le moment où elle quitte la maison et celui où sa disparition est signalée, il ne s’écoule que très peu de temps. Cela suggère deux scénarios pour les profileurs de la Sûreté du Québec : soit une opportunité saisie par un prédateur en “maraude” (un individu circulant au hasard à la recherche d’une proie), soit une surveillance préalable de la victime. Dans le second cas, l’agresseur aurait pu connaître les habitudes de Marie-Ève Larivière ou de sa famille, ce qui impliquerait un ancrage local fort de la part du criminel.
L’absence de l’Alerte AMBER et la mobilisation citoyenne
À cette époque, le Québec est démuni face aux enlèvements rapides. Le système AMBER, qui permet aujourd’hui de diffuser instantanément le portrait d’un disparu sur tous les écrans de la province, n’existait pas encore. Les premières heures, pourtant cruciales, reposaient sur le flair des patrouilleurs de la police de Laval et la solidarité des voisins. Des battues spontanées s’organisent, les lampes de poche percent l’obscurité des terrains vagues, mais le prédateur a déjà pris une avance fatale sur les recherches de la jeune Marie-Ève Larivière. Le corps de la fillette sera retrouvé peu de temps après, non pas dans son quartier, mais dans le secteur industriel de Chomedey.
Cette localisation est une pièce maîtresse du puzzle criminel entourant la mort de Marie-Ève Larivière. La distance d’environ sept kilomètres entre le point de disparition et le lieu de la découverte de la dépouille implique nécessairement l’utilisation d’un véhicule motorisé. Ce simple fait confirme le caractère prémédité du déplacement de la victime. L’agresseur n’a pas tué sur place ; il a extrait sa proie de son environnement sécurisé pour l’emmener vers une “zone de mise à mort” qu’il jugeait plus sûre pour lui-même, scellant ainsi le destin tragique de Marie-Ève Larivière.
Analyse forensique et environnementale : La signature du tueur
Les premières constatations sur la scène de crime à Chomedey ont révélé l’horreur absolue du crime. La fillette a été victime d’une agression sexuelle d’une grande violence, suivie d’une strangulation manuelle. En criminologie, la strangulation est considérée comme une “signature de violence de proximité”. Contrairement à une arme à feu, elle nécessite un contact physique direct, prolongé et une volonté manifeste de dominer totalement la victime. C’est l’acte d’un prédateur qui cherche un contrôle absolu.
Le choix du site de disposition — une zone industrielle isolée bordée par une voie ferrée — est révélateur. Ces espaces sont ce que les géographes du crime appellent des “espaces liminaux”. La nuit, l’activité humaine y est quasi nulle, le bruit des trains peut masquer des altercations, et l’accès aux artères majeures comme l’autoroute 15 ou la route 117 permet une fuite rapide vers Montréal ou la Rive-Nord. L’agresseur de Marie-Ève connaissait ces recoins ; il n’était pas un étranger de passage, mais un homme qui maîtrisait la topographie nocturne de Laval.
Le comportement symbolique : L’acte de “Remise en ordre”
L’autopsie a révélé un détail qui a longtemps intrigué les enquêteurs : bien que l’agression sexuelle ait été prouvée, la fillette a été retrouvée entièrement vêtue. Ce comportement, appelé undoing ou remise en ordre, possède une forte charge psychologique. Il peut indiquer un agresseur qui éprouve un remords soudain après son passage à l’acte, ou quelqu’un qui tente symboliquement de “réparer” son crime. Pour certains profileurs, cela peut aussi être une tactique utilitaire visant à retarder l’identification de la nature sexuelle du crime par les premiers intervenants, ou à minimiser la dégradation de la victime.
Les funérailles de Marie-Ève Larivière, célébrées le 11 mars 1992, ont transformé la douleur d’une famille en un véritable deuil national. Des milliers de Québécois se sont identifiés à cette tragédie, réalisant avec effroi que le danger pouvait surgir au coin de la rue, dans le geste le plus simple de la vie quotidienne. La pression sur la police de Laval et la Sûreté du Québec est devenue un moteur puissant pour résoudre le crime, mais aussi un fardeau immense, alors que les indices physiques de l’affaire Marie-Ève Larivière restaient maigres face aux limites technologiques de l’époque. La mémoire collective de la province reste, depuis ce jour, marquée par le destin brisé de la jeune Marie-Ève Larivière.
La “Décennie Perdue” (1981-1992) : Un contexte de prédation sérielle
On ne peut pas comprendre le meurtre de Marie-Ève Larivière sans l’inscrire dans la sinistre chronologie des disparitions d’enfants qui a secoué le Québec entre 1981 et 1992. Cette période est marquée par une faillite apparente de la surveillance des prédateurs sexuels et une série de crimes dont les similitudes font froid dans le dos.
Une traînée de sang sur l’axe Montréal-Laval
- Tammy Leaky (1981) : Âgée de 12 ans, elle disparaît à Pointe-Saint-Charles. Son corps est retrouvé battu et étranglé dans un champ. Le mode opératoire est déjà là : enlèvement urbain, disposition rurale ou industrielle.
- Le traumatisme de 1984 : Le 1er novembre 1984 reste une date maudite. Sébastien Métivier (8 ans) disparaît d’Hochelaga sans jamais être retrouvé. Le même jour, Wilton Lubin (12 ans) est enlevé ; son corps, étranglé et portant des marques de violence extrême, sera repêché dans le fleuve Saint-Laurent. Quelques jours plus tard, le petit Maurice Viens (4 ans) subit le même sort, enlevé après avoir été appâté avec des bonbons, agressé et mutilé.
- La suite macabre : En 1985, Denis Roux-Bergevin (5 ans) est enlevé à Montréal, battu et agressé avant d’être retrouvé à Brossard. En 1990, Pascal Poulin (10 ans) est étranglé et poignardé, avec des preuves d’actes sexuels post-mortem.
Le meurtre de Marie-Ève Larivière en 1992 apparaît comme le point d’orgue de cette séquence. Huit ans après la vague de 1984, ce crime montre soit la persistance d’un individu ayant traversé une phase de latence, soit l’émergence d’un nouveau prédateur s’inspirant des méthodes de ses prédécesseurs. La concentration géographique de ces crimes suggère un “territoire de chasse” bien défini, centré sur les quartiers populaires de Montréal et les banlieues accessibles de Laval.
Suspects et pistes d’enquête : Les visages du mal
Au fil des trente dernières années, les enquêteurs ont exploré des centaines de pistes. Certains noms se détachent du lot, illustrant la diversité des profils criminels capables de tels actes.
Luc Grégoire : Le suspect numéro un post-mortem

Pour de nombreux chercheurs indépendants, dont le regretté John Allore et la journaliste Patricia Pearson, Luc Grégoire est le candidat le plus probable. Grégoire n’était pas un simple criminel ; c’était un prédateur itinérant. Condamné pour le meurtre sauvage de Lailanie Silva à Calgary en 1993, il avait un passé chargé au Québec. Travaillant comme couvreur, il parcourait les quartiers résidentiels, observant les routines depuis les toits.
Son profil psychologique correspond à celui d’un tueur organisé et mobile. En 1992, il était libre et connaissait parfaitement les zones industrielles de la Rive-Nord. Son décès en prison en 2015 a emporté ses secrets, mais son ADN reste l’objet de comparaisons constantes avec les scellés du dossier Larivière. Le profilage géographique montre qu’il gravitait exactement dans les zones où les disparitions d’enfants ont eu lieu.
Eric Daudelin : L’ombre de Laval

L’arrestation d’Eric Daudelin en 2011 pour le meurtre de Joleil Campeau (survenu en 1995 à Laval) a provoqué un immense espoir. Joleil avait été retrouvée dans un ruisseau, et l’ADN avait fini par confondre Daudelin après des années d’attente. Cependant, les enquêteurs ont dû faire face à une réalité frustrante : Daudelin était incarcéré en mars 1992. Il ne pouvait pas être l’assassin de Marie-Ève. Cette exclusion a prouvé que Laval abritait, à la même période, plusieurs prédateurs sexuels actifs, opérant de manière indépendante mais avec une cruauté similaire.
La théorie du “Chambreur” et l’Institut Philippe-Pinel
Une autre piste, largement documentée, évoque un individu surnommé “Le Chambreur”. Il s’agirait d’un homme ayant commis un homicide dès l’adolescence et qui, après son passage à l’Institut psychiatrique Philippe-Pinel, aurait vécu à proximité immédiate de plusieurs lieux d’enlèvement à Montréal. Cette piste souligne la problématique du partage d’informations entre les institutions de santé mentale et les forces de l’ordre à une époque où le secret médical l’emportait souvent sur la sécurité publique.
Robert Collin : Le siège de Laval
En mai 1991, quelques mois seulement avant la mort de Marie-Ève, un événement majeur a secoué Laval : un siège policier entourant Robert Collin, un meurtrier en liberté conditionnelle. Bien que Collin n’ait pas été lié directement au dossier Larivière par des preuves physiques, sa présence en liberté dans le secteur de Laval illustre la dangerosité des individus qui circulaient alors librement dans la communauté sans surveillance adéquate.
Profilage géographique et environnement urbain : La méthode Rossmo
Pour tenter de percer le mystère, les enquêteurs modernes utilisent le profilage géographique, une discipline qui allie mathématiques et psychologie criminelle. Le principe est simple : un prédateur ne frappe pas au hasard ; il opère dans une “zone de confort” située entre son domicile (ou son lieu de travail) et une zone qu’il juge assez éloignée pour ne pas être identifié, mais assez proche pour être maîtrisée.
Le trajet de 7 km entre le lieu de disparition de Marie-Ève et le site de Chomedey est révélateur. En utilisant la formule de Rossmo, les analystes peuvent modéliser la probabilité de résidence du suspect. Pour le meurtre de Marie-Ève Larivière, les calculs indiquent un “ancrage” probable dans le secteur sud de Laval ou le nord de Montréal (quartier Ahuntsic). Ce suspect était un homme mobile, possédant un véhicule, et dont les activités professionnelles ou personnelles l’amenaient à fréquenter les zones de transit ferroviaire.
Chomedey en 1992 : Un site de disposition stratégique
Le secteur de Chomedey était caractérisé à l’époque par une forte activité de transport. La proximité des autoroutes permettait une fuite en quelques minutes vers les Laurentides ou le cœur de Montréal. Le choix de la voie ferrée suggère un individu qui n’avait pas peur du silence industriel et qui savait que la découverte du corps pourrait prendre du temps si la chance était de son côté. Malheureusement pour lui, la mobilisation a été si rapide que son plan de dissimulation a été partiellement déjoué, bien que son identité reste un mystère.
Science forensique et espoir pour 2026 : L’ADN parlera-t-il ?
Si le dossier de Marie-Ève Larivière n’est pas devenu un simple souvenir poussiéreux, c’est grâce à la science. En 1992, l’extraction de l’ADN était complexe et nécessitait de grandes quantités de matériel biologique. Aujourd’hui, nous sommes dans l’ère du “Touch DNA” et du séquençage de nouvelle génération.
La généalogie génétique judiciaire : L’exemple Marc-André Grenon
Le Québec a prouvé son excellence en matière de cold cases avec la résolution du meurtre de Guylaine Potvin en 2022. Après 22 ans, Marc-André Grenon a été arrêté grâce à la généalogie génétique. Les enquêteurs de la Sûreté du Québec ont utilisé l’ADN trouvé sur la scène de crime pour remonter un arbre généalogique via des bases de données publiques. Pour le cas de Marie-Ève Larivière, cette méthode est l’ultime recours. Si un profil ADN, même partiel, a été conservé sur les vêtements de la fillette ou sur les prélèvements d’autopsie, il est possible en 2026 d’identifier des cousins éloignés du tueur et, par élimination, de mettre un nom sur le visage de l’assassin.
Le rôle des unités de crimes non résolus
En 2018, la Sûreté du Québec a doublé ses effectifs dédiés aux dossiers froids. Cette décision politique et institutionnelle fait suite à une pression médiatique constante. Les dossiers comme celui de Marie-Ève ne sont plus seulement des enquêtes ; ce sont des symboles de l’engagement de l’État à ne jamais abandonner une victime, peu importe le temps qui passe. Chaque indice est aujourd’hui numérisé, chaque témoignage de 1992 est réévalué à la lumière des connaissances actuelles sur la sérialité.
Impact social et médiatique : La quête incessante de justice
Le meurtre de Marie-Ève Larivière a laissé une cicatrice indélébile dans la psyché collective. Il a marqué la fin d’une certaine insouciance au Québec.
Les familles au cœur de la lutte
Des organismes comme Meurtres et Disparitions Irrésolus du Québec (MDIQ), fondé par Stéphane Luce, jouent un rôle moteur. En affichant le visage de Marie-Ève sur des bannières et des camions, ils empêchent l’oubli. Pour les familles, le passage du temps n’atténue pas la douleur ; il ne fait qu’augmenter l’urgence d’obtenir des réponses. La visibilité médiatique, autrefois critiquée pour son aspect sensationnaliste, est aujourd’hui un outil d’enquête citoyen. Des podcasts comme Captives ou Les Jumelles du Crime ont permis de ramener ces histoires dans le débat public, forçant parfois des témoins à sortir de leur silence après trente ans.
Vers une conclusion de l’analyse criminologique
Le meurtre de Marie-Ève Larivière demeure un rappel brutal de la vulnérabilité humaine. L’échec initial de la résolution de l’enquête souligne l’importance vitale de la coordination entre les corps policiers et de la modernisation constante des outils d’investigation. Cependant, la résilience des proches de Marie-Ève et les avancées de la technologie laissent présager une issue.

Le temps n’est plus l’allié des coupables. En 2026, la science dispose de la mémoire qui manquait aux hommes en 1992. Chaque échantillon préservé, chaque note d’enquête et chaque souvenir de témoin converge vers un seul but : donner enfin une conclusion à cette tragédie de mars 1992. Le nom du meurtrier de Marie-Ève Larivière finira par sortir de l’ombre, apportant non seulement une clôture judiciaire, mais aussi une forme de paix à une province qui n’a jamais cessé de chercher la vérité.
L’affaire Larivière n’est pas qu’un simple fait divers ; c’est un miroir tendu vers notre société, nous rappelant que la justice est un marathon, pas un sprint. La mémoire de cette petite fille de 11 ans, partie chercher du pain un soir de mars, demeure le moteur d’une quête de vérité qui ne s’arrêtera que lorsque le dernier chapitre de ce dossier sera enfin écrit.