L’ombre sur Pointe-Saint-Charles : Le destin brisé d’une adolescente
Le 29 mars 1975, une brume glaciale enveloppe les rues ouvrières de Pointe-Saint-Charles, à Montréal. Sharron Prior, une jeune fille de 16 ans à la ponctualité exemplaire, quitte le domicile familial de la rue Congrégation à 19h00. Elle a rendez-vous avec son petit ami dans une pizzeria de la rue Wellington, à peine à dix minutes de marche. Elle n’y arrivera jamais.

Le meurtre de Sharron Prior commence par un silence assourdissant. Celui d’une absence qui, en quelques heures, plonge sa mère, Yvonne Prior, dans une angoisse absolue. À 23h00, l’alerte est donnée. Ce soir-là, une autre femme de 22 ans échappe de justesse à un enlèvement au couteau sur la même rue, décrivant un agresseur de grande taille, aux yeux bleus et portant la moustache. Ce témoignage crucial restera pourtant lettre morte pendant près de cinq décennies.
Un quartier sous le choc et une découverte macabre
Pointe-Saint-Charles était alors une communauté soudée, un enclave prolétaire où tout le monde se connaissait. La disparition de Sharron brise ce sentiment de sécurité. Trois jours plus tard, le 1er avril 1975, l’horreur prend un visage. Le corps de l’adolescente est retrouvé dans un terrain boisé et désert de Longueuil, sur la Rive-Sud de Montréal.
L’autopsie est formelle : Sharron a été sauvagement battue, violée et étranglée. Sur la scène de crime, les enquêteurs de l’époque, bien que limités par la technologie de 1975, font preuve d’un professionnalisme qui sauvera l’enquête 48 ans plus tard : ils prélèvent et conservent précieusement un t-shirt masculin ayant servi à ligoter la victime.
48 ans d’attente : Le combat d’Yvonne Prior
Pendant quarante-huit ans, le meurtre de Sharron Prior est resté l’une des cicatrices les plus douloureuses de l’histoire criminelle du Québec. Plus de 100 suspects ont été interrogés, des dizaines de pistes suivies au Canada et aux États-Unis, sans jamais aboutir à une arrestation.
Le dossier est devenu un pilier des dossiers non résolus au sein de la Police de Longueuil, mais c’est surtout la ténacité d’Yvonne Prior qui a empêché l’oubli. Chaque année, à l’anniversaire de la disparition, la famille rappelait au public que le monstre courait toujours. Cette persévérance est au cœur de nombreuses histoires criminelles au Québec, où la quête de vérité défie le temps.

L’impasse des bases de données traditionnelles
En 2015, une avancée majeure survient : les biologistes parviennent à extraire un profil ADN complet à partir du t-shirt conservé depuis 1975. Cependant, l’enthousiasme est de courte durée. Le profil ne correspond à aucun individu fiché dans la Banque nationale de données génétiques du Canada, ni dans le système CODIS du FBI. Le tueur, s’il était encore en vie, n’avait manifestement pas commis de crime grave depuis l’instauration des prélèvements d’ADN obligatoires.
La “Technique Sharron” : La révolution de la généalogie génétique
Le tournant décisif survient en juin 2022. Le détective Éric Racicot, en collaboration avec le Laboratoire de sciences judiciaires et de médecine légale du Québec, décide d’utiliser une méthode encore expérimentale au Canada : la généalogie génétique d’investigation.
Au lieu de chercher une correspondance directe, les experts se concentrent sur le chromosome Y, transmis de père en fils presque à l’identique. En téléchargeant ce profil sur des bases de données généalogiques publiques (utilisées par des millions de personnes pour retrouver leurs ancêtres), les enquêteurs identifient un nom de famille récurrent : Romine.

De Montréal à la Virginie-Occidentale : Le profilage de Franklin Maywood Romine
L’enquête s’accélère et traverse les frontières. Les généalogistes identifient une lignée originaire de Virginie-Occidentale. Parmi les quatre frères de cette famille, un seul se trouvait à Montréal en 1975 : Franklin Maywood Romine.
L’homme n’était pas un inconnu pour la justice, mais il était passé entre les mailles du filet du meurtre de Sharron Prior. Né en 1946 à Huntington, Romine était un criminel de carrière, un prédateur nomade. Son parcours est une succession d’évasions spectaculaires du pénitencier de Virginie-Occidentale en 1964 et 1967, avant de s’exiler au Canada pour fuir des accusations de viol en 1974.
Un prédateur aux multiples visages
Les archives révèlent que Romine vivait dans un appartement à Pointe-Saint-Charles, à quelques minutes seulement du lieu de l’enlèvement. Son casier judiciaire canadien, ouvert dès 1969, témoignait d’une violence croissante. En mars 1975, alors qu’il est en fuite après avoir violé une femme à Parkersburg et sauté sa caution de 2 500 $, il croise la route de Sharron.

Ironie du sort, il est arrêté par les autorités canadiennes quelques mois seulement après le crime et extradé vers les États-Unis pour ses délits en Virginie, sans jamais avoir été interrogé pour le meurtre de Sharron Prior.
L’exhumation de la vérité en Virginie-Occidentale
Pour clore le dossier avec une certitude de 100 %, la science exigeait une comparaison directe. Problème de taille : Franklin Maywood Romine est décédé en 1982, à l’âge de 36 ans, dans des circonstances mystérieuses à Verdun, peu après son retour au Canada. Il est enterré au cimetière de Pine Grove, dans le comté de Putnam, en Virginie-Occidentale.
En avril 2023, une procédure judiciaire internationale complexe s’engage. Le procureur Mark Sorsaia obtient l’autorisation d’exhumer le corps, malgré les objections initiales de la famille Romine. Le juge Phillip M. Stowers tranche en faveur de la justice : le droit au repos éternel ne peut l’emporter sur la résolution d’un crime aussi atroce que le meurtre de Sharron Prior.
La confirmation biologique finale
Le 1er mai 2023, sous l’œil des enquêteurs de Longueuil dépêchés sur place, le cercueil de Romine est ouvert. Des échantillons d’os et de dents sont prélevés et transportés à Montréal. Quelques jours plus tard, le verdict tombe : l’ADN extrait des restes de Romine correspond parfaitement à celui retrouvé sur le t-shirt et les vêtements de Sharron.

La technologie de 2023 venait de valider les preuves recueillies par les policiers de 1975. Le meurtre de Sharron Prior était officiellement résolu.
Les preuves matérielles : Un dossier en béton
Outre l’ADN, une constellation de preuves corrobore la culpabilité de Romine dans le meurtre de Sharron Prior :
- La ressemblance physique : Il mesurait plus d’un mètre quatre-vingt, avait les yeux bleus et une moustache, correspondant trait pour trait au portrait-robot de l’agresseur de la rue Wellington.
- La compatibilité automobile : Les empreintes de pneus relevées dans la boue à Longueuil correspondaient aux modèles de véhicules que Romine utilisait à l’époque.
- Le profil psychologique : Ses condamnations antérieures pour viol et introduction par effraction suivaient le même modus operandi de prédation sexuelle violente.
Un héritage pour les autres victimes non résolues
La résolution du meurtre de Sharron Prior n’est pas une fin en soi, mais le début d’une nouvelle ère. Le FBI et les autorités canadiennes collaborent désormais pour vérifier si l’ADN de Romine ne se trouve pas sur d’autres scènes de crimes non résolus en Virginie-Occidentale, en Ohio ou ailleurs au Canada. On soupçonne Franklin Maywood Romine d’avoir été un tueur en série dont le parcours criminel transnational a profité des failles de communication entre les polices de l’époque.
La “Technique Sharron” comme nouveau standard
Le succès de cette enquête, désormais surnommé la “Technique Sharron” par les enquêteurs locaux, a donné un second souffle aux unités de Cold Cases. Elle prouve que la préservation minutieuse des preuves physiques, même sur des décennies, finit par payer lorsque la science rattrape la barbarie.
Pour Yvonne Prior, aujourd’hui octogénaire, et pour les sœurs de Sharron, Moreen et Doreen, ce dénouement est un “miracle de la science”. Bien que Romine ne puisse plus répondre de ses actes devant un tribunal, son nom est désormais à jamais associé à l’infamie.

Conclusion : La fin d’un long voyage de douleur
Le meurtre de Sharron Prior restera dans les annales comme le premier cas majeur au Québec résolu par généalogie génétique d’investigation. Ce dossier démontre que le passage du temps ne garantit plus l’impunité.

L’histoire de Sharron est un rappel poignant que derrière chaque statistique de Cold Case, il y a une famille qui attend, un quartier qui se souvient et, désormais, une technologie capable de percer les secrets les plus sombres enfouis dans le sol des cimetières. La justice, bien que tardive, a enfin rendu son verdict pour la petite fille de Pointe-Saint-Charles.