Le 7 février 2021, un coup de feu résonne rue Jean-Talon Est, dans l’arrondissement de Saint-Léonard. En quelques secondes, une adolescente de 15 ans, assise paisiblement sur le siège passager d’une voiture, est mortellement touchée à la tête. Elle ne faisait rien de mal. Elle attendait simplement de rentrer chez elle. Son nom : Meriem Boundaoui. L’affaire Meriem Boundaoui allait devenir l’un des cas les plus douloureux et les plus marquants de l’histoire criminelle contemporaine du Québec, provoquant une onde de choc qui dépasse largement les frontières de Saint-Léonard.

Ce drame n’est pas qu’un fait divers. C’est un miroir tendu à toute une société, révélant les failles de la sécurité urbaine, la banalisation des armes à feu illégales et la vulnérabilité des populations migrantes dans les grandes métropoles canadiennes.
1. Qui était Meriem Boundaoui ? Portrait d’une adolescente entre deux mondes
Une jeune fille venue chercher l’avenir
Meriem Boundaoui avait 15 ans. Originaire de Béjaïa, en Algérie, elle était arrivée au Québec seulement deux ans avant sa mort pour rejoindre deux de ses sœurs. Elle résidait à La Prairie, en Montérégie, et fréquentait l’école avec assiduité. Ses proches la décrivaient unanimement comme une jeune fille souriante, bonne humeur et sans aucun lien avec le milieu criminel.
L’affaire Meriem Boundaoui commence donc avec ce portrait : celui d’une adolescente ordinaire, qui avait quitté son pays pour construire quelque chose de meilleur au Canada.
Le rêve brisé d’une famille
Pour la communauté algérienne de Montréal, l’installation au Canada reposait sur une promesse tacite de sécurité. Fuir la violence civile pour retrouver la paix. Safia Boundaoui, la sœur aînée de Meriem, a résumé cette tragédie en quelques mots poignants : Meriem était leur rêve ici au Canada. En la perdant, c’est toute une vision de l’avenir qui s’est effondrée — non seulement pour cette famille, mais pour des dizaines de familles immigrantes qui percevaient désormais l’espace public montréalais comme un terrain d’instabilité, et non plus comme un refuge.

2. Le soir du 7 février 2021 : Reconstitution minute par minute
Vers 18h00, Meriem se trouve sur le siège passager d’une Volkswagen Jetta grise stationnée à l’intersection des rues Jean-Talon Est et Valdombre, derrière une boulangerie. Son petit ami, au volant, discute à l’extérieur du véhicule avec un groupe d’individus. Les vitres de la Jetta sont teintées au maximum.
L’approche de la Mercedes blanche
Une Mercedes C300 blanche, véhicule de location, s’approche lentement. À son bord : Salim Touaibi et Aymane Bouadi, tous deux la vingtaine. Ils portent des cagoules ou des masques noirs ne laissant voir que leurs yeux. Un témoin rapporte qu’un occupant de la Mercedes demande si le conducteur est « le gars du salon de coiffure » — avant d’ouvrir le feu.
Au moins huit coups de feu retentissent en deux à trois secondes. Un projectile atteint mortellement Meriem Boundaoui à la tête. Le conducteur de la Jetta et trois autres personnes sont également blessés. Les tireurs prennent la fuite. Des douilles sont retrouvées au sol et à l’intérieur même de la Mercedes de location.
L’affaire Meriem Boundaoui venait de s’inscrire dans la tragique chronique des victimes collatérales de la violence armée à Montréal.

3. Une querelle de stationnement devenue meurtre : L’escalade qui tue
Un conflit commercial d’une banalité terrifiante
L’affaire Meriem Boundaoui trouve sa source dans un différend aussi banal qu’absurde : une dispute de stationnement entre deux commerces voisins de la rue Jean-Talon. D’un côté, la famille Rekik, propriétaire d’une boulangerie et d’une épicerie. De l’autre, la famille Bensalem, liée à un salon de coiffure adjacent. Depuis plusieurs mois, un conflit couvait concernant l’utilisation des espaces de stationnement par les clients des deux établissements.
L’escalade fatale la veille du meurtre
Le 6 février 2021, la veille du drame, une rencontre entre les deux parties dégénère. Le propriétaire de l’épicerie invite celui du salon de coiffure à discuter — la réunion tourne à l’agression physique commise par des membres de la famille Rekik. En représailles, le frère du coiffeur commet des méfaits à l’intérieur de l’épicerie.
Le lendemain, Salim Touaibi et Aymane Bouadi, amis de la famille Bensalem, décident d’intervenir pour, selon la Couronne, venger l’affront. Cette transition fulminante d’une dispute civile vers une intervention armée est au cœur de l’affaire Meriem Boundaoui : elle illustre la porosité dangereuse entre les conflits de voisinage et la violence de clan dans certains quartiers montréalais.
4. L’arme du crime : La menace invisible des « Ghost Guns »
L’un des aspects les plus alarmants révélés lors du procès concerne l’arme utilisée lors de la fusillade. Salim Touaibi a admis avoir commandé son pistolet en pièces détachées sur Internet, pour environ 700 dollars américains, quelques semaines seulement avant le drame.

Cette méthode — produisant ce qu’on appelle des ghost guns — permet de contourner entièrement les contrôles traditionnels d’acquisition d’armes à feu. Ces armes ne possèdent aucun numéro de série, rendant le traçage balistique extrêmement difficile pour les enquêteurs du SPVM. Le magistrat en charge des procédures préliminaires avait lui-même commenté l’« aberrante facilité » avec laquelle certains individus se procurent aujourd’hui de telles armes.
Pour en savoir plus sur la réglementation des armes à feu au Canada et les initiatives législatives en cours, consultez le portail officiel du gouvernement du Canada sur la sécurité des armes à feu.
L’affaire Meriem Boundaoui a directement contraint le gouvernement du Québec à investir massivement dans le Laboratoire de sciences judiciaires et de médecine légale (LSJML) pour renforcer les capacités d’analyse balistique face à ce phénomène grandissant.
5. Le procès de 2026 : Aveux, stratégies et coup de théâtre judiciaire
L’ouverture du procès et le choc des témoignages
Le procès s’est ouvert en janvier 2026 au palais de justice de Montréal, devant le juge Yvan Poulin et un jury de 13 personnes. Le procureur de la Couronne, Me Simon Lapierre, a fondé son accusation de meurtre au premier degré sur le principe juridique de l’intention transférée : les accusés avaient l’intention de tuer les frères Rekik, mais ont atteint Meriem Boundaoui par erreur. En droit criminel canadien, cette erreur ne diminue en rien la préméditation ni la culpabilité.

« Je suis le tireur » : Le coup de théâtre de Touaibi
Le 23 février 2026, Salim Touaibi crée la stupeur dans la salle d’audience en avouant à la barre : Je suis le tireur. Mais cet aveu est assorti d’une stratégie de défense précise : réduire l’accusation de meurtre au premier degré à celle d’homicide involontaire. Touaibi affirme n’avoir pas su que la Jetta était occupée — les vitres teintées lui auraient masqué la présence de Meriem — et avoir réagi par panique en croyant voir une arme pointée vers lui dans un sac à dos.
Son avocat, Me Marc Labelle, a soutenu que l’absence de dissimulation de ses appels téléphoniques récents démontrait une absence de planification caractéristique d’un meurtre prémédité.
Bouadi : La « présence passive » contestée
Aymane Bouadi, pour sa part, a été présenté par son avocat Me Martin Latour comme une simple présence dans le véhicule, qui aurait ignoré que Touaibi était armé. Il a décrit son choc et sa panique lorsque les coups de feu ont retenti à quelques centimètres de sa tête.
La Couronne a néanmoins vigoureusement contesté cette version, en s’appuyant sur des données GPS et cellulaires suggérant que Bouadi avait participé activement aux manœuvres précédant la fusillade. Les plaidoiries finales ont eu lieu en mars 2026, suivies des délibérations du jury.
L’affaire Meriem Boundaoui, dans sa dimension judiciaire, soulève ainsi des questions fondamentales sur la complicité, la préméditation et les limites de la responsabilité pénale collective.
6. La stratégie CENTAURE : Quand un meurtre change une politique nationale
L’affaire Meriem Boundaoui, combinée aux homicides d’autres adolescents comme Thomas Trudel et Jannai Dopwell-Bailey en 2021, a directement catalysé le lancement de la stratégie CENTAURE par le gouvernement du Québec — l’une des réponses sécuritaires les plus ambitieuses de l’histoire de la province.

Des investissements historiques
La stratégie CENTAURE représente un financement total dépassant les 360 millions de dollars, dont plus de 218 millions alloués à la répression via des escouades spécialisées comme l’EMAF et l’EILTA, et plus de 126 millions consacrés à la prévention et au soutien communautaire. En août 2022, une enveloppe supplémentaire de 250 millions de dollars sur cinq ans a été annoncée spécifiquement pour Montréal, incluant 45 millions annuels pour le SPVM permettant la création de 225 nouveaux postes de policiers, ainsi que 5 millions par an pour l’unité de médiation sociale EMMIS, dotée de 50 intervenants psychosociaux.
Répression contre prévention : Un débat qui divise
Ces investissements alimentent un débat profond au sein de la société québécoise. La Communauté de citoyens en action contre les criminels violents (CCACV) plaide pour un durcissement du Code criminel et une présence policière accrue pour briser l’impunité des gangs. À l’opposé, des organismes comme la Coalition Pozé et Équipe RDP soutiennent que la répression seule ne peut traiter les causes profondes de la violence — marginalisation sociale, problèmes de santé mentale, manque d’infrastructures dans les quartiers défavorisés — et réclament une parité budgétaire entre prévention et répression.
L’affaire Meriem Boundaoui reste au cœur de ce débat, symbolisant à la fois la nécessité d’une réponse ferme et les limites d’une approche exclusivement sécuritaire.
Pour découvrir d’autres affaires criminelles qui ont marqué le Québec et le Canada francophone, consultez notre dossier complet sur les crimes qui ont bouleversé le Québec.
7. La communauté de Saint-Léonard face au deuil et à la peur
Des commémorations qui parlent à toute une génération
Un an après le drame, le 7 février 2022, un hommage a été organisé à l’intersection même où Meriem a perdu la vie. Famille, citoyens et élus s’y sont réunis dans le recueillement. Les citoyens ont été invités à allumer des chandelles sur leurs balcons et à diffuser des photos accompagnées du mot-clic #stleonardcontrelaviolence.
Le corps de Meriem a été rapatrié en Algérie pour être inhumé à Béjaïa. À Montréal, la communauté s’est recueillie lors du 40e jour suivant son décès — date symbolique dans la tradition musulmane — transformant un deuil privé en expression collective de solidarité.
La voix des jeunes : « Qu’elle ne soit pas une statistique »
Lors de ces commémorations, des témoignages de jeunes ont particulièrement marqué les esprits. Rawan, 14 ans à l’époque, a pris la parole pour exprimer sa peur de sortir dehors, demandant aux élus que Meriem ne devienne pas « juste une statistique dans un discours ». Ces voix d’adolescents soulignent l’impact psychologique profond et durable de l’affaire Meriem Boundaoui sur toute une génération de jeunes Montréalais.
L’arrondissement de Saint-Léonard a adopté une motion spéciale faisant de la sécurité une priorité absolue et s’est engagé à collaborer étroitement avec le Bureau Associatif pour la Diversité et la Réinsertion (BADR) et le SPVM. Le maire Michel Bissonnet a reconnu que la solution durable exige une coordination entre les paliers municipal, provincial et fédéral pour limiter la circulation des armes illégales.
8. L’héritage de Meriem Boundaoui : Ce que ce meurtre a changé pour toujours
L’affaire Meriem Boundaoui a démontré, de manière brutale et irréfutable, que la violence urbaine ne frappe pas uniquement ceux qui y sont mêlés. Elle frappe l’innocent, le passant, l’adolescente qui attend dans une voiture. Elle frappe les rêves des familles migrantes et la confiance de toute une communauté envers l’espace public.
Le nombre de fusillades à Montréal atteignait 187 en 2021 — une réalité alarmante qui a rendu incontournable une réponse structurelle. Les investissements massifs post-Centaure ont progressivement contribué à ramener ce chiffre à des niveaux plus contrôlés, mais le travail reste immense.

La véritable leçon de l’affaire Meriem Boundaoui, c’est que la sécurité urbaine ne peut reposer sur un seul pilier. Elle exige un maillage serré entre la justice, l’éducation, le soutien communautaire, le contrôle des technologies de mort et la médiation sociale. Elle exige aussi d’écouter les jeunes — ceux qui ont peur de sortir, ceux qui réclament d’être protégés, ceux qui refusent de devenir une statistique.
Meriem Boundaoui avait 15 ans. Elle rêvait d’un avenir. Ce rêve appartient désormais à toute une ville — et il lui appartient de ne pas le laisser mourir.