affaire Julie Van Espen

L’Affaire Julie Van Espen : 5 Failles Judiciaires qui Ont Coûté une Vie

L'affaire Julie Van Espen révèle 5 failles judiciaires choquantes en Belgique. Découvrez l'enquête, le procès et les réformes historiques qui ont suivi ce meurtre.

Résumé

Le soir du 4 mai 2019, une jeune femme de 23 ans enfourche son vélo dans les rues de Schilde, en périphérie d’Anvers. Elle s’appelle Julie Van Espen. Étudiante brillante en relations internationales, passionnée de droits humains, elle se dirige vers la ville pour retrouver des amis. Elle ne reviendra jamais.

L’affaire Julie Van Espen va bouleverser la Belgique. Non seulement parce que le crime est d’une brutalité absolue, mais parce que les révélations qui suivent l’arrestation du coupable vont exposer, une à une, les fissures profondes d’un système judiciaire à bout de souffle. Un homme condamné pour viol, décrit par les juges eux-mêmes comme un “narcissique antisocial sans sens moral”, se promenait librement dans les rues d’Anvers le soir où il a ôté la vie à Julie. Pourquoi ? Comment ? Et surtout : qu’a-t-on fait pour que cela ne se reproduise jamais ?

affaire Julie Van Espen

Cet article retrace l’intégralité de l’affaire Julie Van Espen — des dernières heures de la victime jusqu’aux réformes historiques qui ont transformé le droit belge.

La Nuit du 4 Mai 2019 : Une Reconstruction Forensique

Il est entre 18h30 et 20h00 lorsque Julie Van Espen quitte son domicile à vélo. Son trajet la mène le long du canal Albert, dans le quartier de Merksem, non loin du Sportpaleis et du pont Gabriël Theunisbrug. C’est dans ce couloir urbain isolé, pourtant fréquenté, qu’elle croise la route de Steve Bakelmans, 39 ans.

Les investigations ultérieures établissent que Bakelmans patrouillait délibérément dans ce secteur à la recherche d’une victime. Il intercepte Julie, la fait tomber de son vélo. La jeune femme résiste — les preuves forensiques montrent des blessures défensives témoignant d’un combat acharné. Face à cette résistance, l’agresseur intensifie la violence. Il frappe, étranglait, recommence. Il ne cesse pas avant d’être certain qu’elle est morte.

Ce qui suit révèle un sang-froid glacial. Bakelmans déplace le corps sur le côté de la route. Il s’empare du panier de vélo de Julie. Il marche jusqu’au complexe des Antwerp Giants — une équipe de basket — où les caméras de surveillance le capturent à son insu. Il tente de se débarrasser de la carte de transport de la victime dans une poubelle. Plus tard dans la nuit, il revient sur les lieux pour jeter dans le canal le corps, le vélo et le téléphone portable de Julie Van Espen.

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Le lundi 6 mai 2019, les plongeurs remontent le corps du canal Albert. Des vêtements tachés de sang et des effets personnels sont retrouvés dans les herbes voisines. Les images des caméras de l’Antwerp Giants permettent d’identifier rapidement le suspect. Pour éviter sa fuite, la police diffuse sa photo en retirant numériquement le panier de Julie du cadre, le présentant initialement comme un “témoin important”.

Bakelmans est arrêté le soir même à Louvain. Il confesse le lendemain. Le 25 juin 2019, une reconstitution judiciaire est organisée à Merksem.

Qui Était Julie Van Espen ?

Une Vie Entière Devant Elle

Julie Van Espen grandissait à Schilde, commune résidentielle de la province d’Anvers. Issue d’une famille aimante, elle s’était orientée vers des études d’une exigence rare : les relations internationales et la diplomatie, avec une spécialisation en droits humains. Ses proches la décrivent comme lumineuse, engagée, animée d’un sens aigu de la justice.

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Une Jeunesse Engagée

Elle n’avait pas 24 ans. Elle incarnait exactement ce que la société dit vouloir former : une citoyenne du monde, curieuse, empathique, ambitieuse. Sa famille transformera sa mort en combat. Le projet “Mission Julie / Mission Justice” naîtra de cette perte, avec un objectif clair : que plus jamais le système judiciaire ne laisse un prédateur récidiviste en liberté par défaut administratif.

Le Profil de Steve Bakelmans : Deux Décennies d’Escalade

Un Casier Judiciaire Ignoré

L’arrestation de Steve Bakelmans ouvre une boîte de Pandore. Son casier judiciaire remonte à 1999, avec plus de vingt vols de voitures ayant valu une condamnation à douze mois de prison, dont il ne purgea que deux. Mais c’est à partir de 2004 que sa trajectoire bascule dans la violence sexuelle : il est condamné à trente mois de prison pour le viol et le vol d’une femme de 58 ans. Ce fait établit clairement un profil de violeur récidiviste opportuniste.

La Condamnation de 2017 : La Faille Fatale

Le 31 octobre 2016, Bakelmans viole son ex-compagne et lui vole de l’argent. En juin 2017, le tribunal correctionnel d’Anvers le condamne à quatre ans de prison, le qualifiant publiquement de “narcissique antisocial sans sens moral”. Le parquet demande explicitement son arrestation immédiate (“onmiddellijke aanhouding”). Le juge refuse.

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Bakelmans fait appel. Sous le droit belge en vigueur à cette époque, un condamné pouvait rester libre pendant la procédure d’appel, sauf ordre contraire du magistrat. Or le dossier allait moisir pendant vingt-trois mois dans les arcanes d’une justice en sous-effectif chronique. Le parquet met neuf mois à transmettre le dossier à la cour d’appel. La chambre C2 spécialisée du tribunal d’appel d’Anvers, elle, est fermée — faute de magistrats, conséquence directe des coupes budgétaires gouvernementales.

Le soir du 4 mai 2019, Steve Bakelmans est toujours libre. Légalement libre.

Chronologie : De la Disparition au Verdict

La nuit du 4 mai 2019 marque le début d’une chronologie judiciaire et politique sans précédent en Belgique.

Entre 18h30 et 20h00, Julie Van Espen disparaît près du pont Gabriël Theunisbrug. Dans la nuit, Bakelmans capture sur les caméras de l’Antwerp Giants et retourne sur les lieux pour jeter les preuves dans le canal. Le 5 mai, une plainte de disparition est déposée et les réseaux sociaux s’embrasent. Le 6 mai, les plongeurs remontent le corps : Bakelmans est arrêté à Louvain le soir même. Le 7 mai, il avoue. Le 25 juin, la reconstitution judiciaire se déroule à Merksem.

En décembre 2021, le procès s’ouvre devant la cour d’assises d’Anvers — douze jurés, huit femmes et quatre hommes. Le 21 décembre 2021, Bakelmans est reconnu coupable de meurtre et viol sur tous les chefs d’accusation. Le 22 décembre, il est condamné à la réclusion criminelle à perpétuité, assortie d’une mise à disposition du tribunal de quinze ans et d’une période de sécurité de vingt ans. Une condamnation qui garantit qu’il ne pourra demander aucune libération anticipée avant plusieurs décennies.

L’Enquête du Haut Conseil de la Justice : L’Autopsie d’un Système

Un Audit Sans Précédent

La mort de Julie Van Espen provoque une réaction institutionnelle inédite. Pour la première fois de son histoire, le Haut Conseil de la Justice (HRJ) ouvre une “enquête spéciale” sur un dossier en cours d’instruction pénale active. Le rapport, publié en décembre 2019, identifie ce qu’il appelle un “cluster d’erreurs” — non pas une faute isolée, mais une constellation de défaillances systémiques.

Les 5 Failles Identifiées

Les conclusions du HRJ permettent de dresser un tableau précis des manquements ayant conduit à la tragédie.

La première faille est l’absence d’arrestation immédiate en 2017, malgré la demande explicite du parquet. La deuxième est le délai de neuf mois pour transférer le dossier à la cour d’appel. La troisième est la fermeture de la chambre C2 spécialisée, faute de moyens budgétaires. La quatrième est l’absence de priorisation des dossiers de violeurs récidivistes. La cinquième, enfin, est l’absence totale de mécanisme de surveillance entre le jugement en première instance et l’audience en appel.

Le rapport souligne que ces erreurs ne relèvent pas d’une négligence individuelle, mais d’une logique structurelle : des années d’austérité avaient lentement paralysé la chaîne judiciaire. Cette conclusion allait constituer le fondement juridique d’un procès historique contre l’État belge.

Pour aller plus loin sur les affaires criminelles non résolues ou les disparitions en Belgique, vous pouvez consulter notre dossier complet sur les affaires criminelles en Belgique.

Le Procès Contre l’État Belge : Une Victoire Historique

Mission Julie / Mission Justice

La famille Van Espen ne s’est pas contentée du verdict pénal. Guidée par leur avocat Stijn Verbist, elle a engagé une procédure civile contre l’État belge pour manquement à son obligation de protection des citoyens. L’argument central : sans les défaillances cumulées du système, Bakelmans aurait été derrière les barreaux le soir du 4 mai 2019.

Le Jugement de Décembre 2024

En décembre 2024, le tribunal de première instance de Bruxelles leur donne raison. Le tribunal reconnaît que si rien ne permet d’affirmer avec certitude absolue que Bakelmans aurait été incarcéré ce soir-là, les manquements de l’État ont privé la famille d’une “chance cruciale” d’empêcher le crime. Le tribunal évalue cette perte de chance à cinquante pour cent.

L’État belge est condamné à verser un euro symbolique de dommages-intérêts provisionnels. Mais la portée réelle du jugement dépasse de loin ce montant. Fait sans précédent, le gouvernement sortant annonce qu’il n’interjettera pas appel.

L’Excuse Historique du 6 Janvier 2025

Le 6 janvier 2025, des représentants de haut rang de la magistrature et du gouvernement présentent des excuses officielles à la famille Van Espen. Le ministre de la Justice Paul Van Tigchelt reconnaît publiquement la “souffrance immense et irréparable” causée par les défaillances de la justice. C’est la première fois dans l’histoire contemporaine de la Belgique qu’une institution judiciaire présente des excuses formelles pour un échec systémique ayant contribué à un meurtre.

La Réforme du Droit Pénal Sexuel : Le 1er Juin 2022

Un Tournant Législatif

L’affaire Julie Van Espen est directement liée à la modernisation totale du droit pénal sexuel belge, entrée en vigueur le 1er juin 2022. Cette réforme marque le passage d’une logique centrée sur la violence physique à une logique centrée sur l’autonomie sexuelle et le consentement.

La Révolution du Consentement

Pour la première fois, la loi belge définit explicitement le consentement : un acte sexuel n’est légitime que si toutes les parties y consentent librement, volontairement et en connaissance de cause. La loi reconnaît expressément la “réponse de gel” (freeze response) — la paralysie involontaire souvent observée chez les victimes en état de choc — comme incompatible avec l’idée de consentement tacite.

Le consentement peut être retiré à tout moment. L’absence de résistance physique ne vaut pas accord. L’intoxication par l’alcool ou la drogue rend le consentement juridiquement impossible. Le “spiking” — l’administration délibérée de substances pour incapaciter une victime — devient punissable de jusqu’à vingt ans de prison.

Protection Renforcée des Mineurs

La loi établit des seuils d’âge clairs. En dessous de 14 ans, tout acte sexuel est un crime sans exception. Entre 14 et 16 ans, le consentement n’est valable qu’entre pairs avec une différence d’âge de trois ans maximum. Entre 16 et 18 ans, le consentement est valable sauf en présence d’une relation d’autorité — enseignant, entraîneur, employeur.

Le viol est reclassifié comme infraction de niveau 4, passible d’une peine minimale de cinq à dix ans. Ces dispositions s’alignent sur les recommandations de la Convention d’Istanbul du Conseil de l’Europe, traité de référence en matière de lutte contre les violences faites aux femmes.

La Loi Stop Féminicide et les Centres de Prise en Charge

Reconnaître le Féminicide

En juin 2023, la Belgique adopte la loi “Stop Féminicide”, qui reconnaît officiellement le meurtre fondé sur le genre comme une catégorie criminelle distincte. Cette loi impose l’utilisation d’outils d’évaluation du risque par la police et les magistrats dans les affaires de violence conjugale et de harcèlement. L’objectif est précisément d’éviter le “cluster d’erreurs” de l’affaire Julie Van Espen en détectant les situations à risque létal avant qu’il ne soit trop tard.

L’Expansion des Centres de Prise en Charge des Violences Sexuelles

Une autre conséquence directe de l’affaire est l’extension des Centres de Prise en Charge après Violences Sexuelles (ZSG — Zorgcentra na Seksueel Geweld). Ces structures offrent en un seul lieu soins médicaux, soutien psychologique, examens forensiques et dépôt de plainte, supprimant ainsi le parcours du combattant infligé aux victimes.

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Le réseau est passé de trois centres pilotes en 2017 (Bruxelles, Gand, Liège) à dix centres couvrant l’ensemble du territoire belge en 2023, avec l’ajout progressif d’Anvers, Charleroi, la Flandre occidentale, Louvain, Namur, le Luxembourg et le Limbourg.

La Marche Silencieuse et le Pont Zonnebrug

Le 12 mai 2019, huit jours après la mort de Julie, plus de 20 000 personnes défilent silencieusement dans les rues d’Anvers. Le mouvement, résolument apolitique, adopte le hashtag #Enough — “Assez”. La société dit qu’elle ne tolérera plus les défaillances systémiques qui coûtent des vies.

La famille demande également le renommage du pont Gabriël Theunisbrug, à proximité du lieu de découverte du corps, en “Zonnebrug” — le Pont du Soleil — en mémoire de la joie de vivre de Julie. Cette transformation symbolique d’un lieu de tragédie en lieu de mémoire illustre parfaitement l’esprit de “Mission Julie” : non pas se morfondre, mais reconstruire.

L’Héritage de Julie Van Espen : Un Système Transformé

L’affaire Julie Van Espen n’est pas simplement l’histoire d’un crime brutal. C’est l’histoire d’un pays contraint de se regarder en face.

À la suite de cette affaire, la Belgique a revu de fond en comble son droit pénal sexuel, créé une loi reconnaissant le féminicide, étendu un réseau de centres d’aide aux victimes, engagé la responsabilité civile de l’État pour défaillance judiciaire, présenté des excuses officielles sans précédent, et entamé en 2025 une révision constitutionnelle permettant l’évaluation des magistrats en chef.

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Aucune de ces avancées ne ramènera Julie. Mais chacune d’elles porte sa mémoire et, peut-être, sauvera des vies. L’affaire Julie Van Espen restera dans l’histoire judiciaire belge comme le moment où une nation a décidé que les failles du système ne pouvaient plus tuer en toute impunité.

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